La Danse ou l'Abstraction de la Vie

Une invitation au voyage ... via les danses traditionnelles et contemporaines africaines, les arts et les cultures d'Afrique.

12 sept. 2011

Essence de la danse (2)

L'histoire des civilisations nous apprend qu'à leur origine la danse est étroitement liée à la religion. Un étrange courant s'empare de tous. Une énergie toute neuve pousse les hommes à se réunir dans un commun espoir, dans une même foi. Des conceptions entourant les mystères s'élaborent, toutes activités se tendent dans le même sens. L'unité préside à toutes les relations, à toutes les manifestations.

L'homme danse pour célébrer naissances, initiations, mariages, semences, récoltes, offrandes et sacrifices. La danse participe directement de sa vie.

La religion dirige la danse dans le sens de ses dogmes et de sa morale, contribuant pour une large part à lui donner son caractère défini. Elle en use à cause de son pouvoir d'incantation qui ravit l'homme jusqu'au sein des divinités et à cause de son action magique sur le peuple. La danse est liée infailliblement à toutes les religions à cause de ce côté mystérieux de la nature humaine qu'elle provoque.

L'église chrétienne n'a pas fait exception. Dès qu'il commença à se répandre, le christianisme introduisit la danse dans les cérémonies de culte.

Aujourd'hui la séparation est définitive entre le chœur et la nef. Il n'en était pas ainsi alors. À certains moments, les assistants franchissaient cette barrière et venaient dans le chœur participer aux danses dont les prêtres étaient les coryphées. La récitation rythmée des psaumes correspondait à l'action dramatique, et ces danses, aux évolutions du chœur.

Il y avait aussi les réunions d'hommes et de femmes qui se rendaient dans le désert pour y danser et y accomplir leur salut.


S'instaurant dans les rites sacrés, la danse entoure ses évolutions du décor, des costumes, des parfums, enfin du climat le plus favorable. On voit en Égypte les astronomes décider de la date, de l'heure et de l'endroit du spectacle influant sur la pensée par leurs connaissances hermétiques.

À Bali (note: Dance and Drama in Bali, par Beril Zoete et Walter Spies.) on joue un certain drame du nom de «Tjalonarang», pendant la nuit, lorsque les influences magiques sont les plus fortes. Le dénouement devant arriver au point culminant vers minuit.

La représentation se déroule près d'un cimetière, parce que c'est l'endroit où l'on trouve généralement les sorcières. Tjalonarang est souvent donné en temps de maladies. Mais sa représentation n'est pas sans dangers, car son contenu magique peut être une source de périls aussi bien que de protections. De plus, sa grande antiquité et son rapport avec le culte des ancêtres est magiquement très puissant. Souvent les représentations de Tjalonarang ne peuvent être données en dehors du village à cause de la terreur que ce drame soulève. De mettre tant de magie en action, même au travers du médium des ombres, peut appeler un désastre. Des offrandes très coûteuses et très spéciales sont faites à cette occasion.

Je donne cet exemple du drame balinais, car l'on sait que la danse en fait partie intégrante, principale. Il donne bien l'idée de l'obsession violente de la danse sur le peuple.

Cependant, au cours de l'évolution, lorsque la foi et l'ardeur se retirent d'elle par un mécanisme mystérieux et infaillible, la danse devient profane. Elle s'exerce alors pour quelque temps avec une allégresse folle, incarnant une sorte de libération. À ce moment elle semble trouver une renaissance: on s'y trompe. Les raffinements excessifs préludent immanquablement à la décadence. Hélas! il ne persiste plus que les baladines à la grâce prostituée. Nos chorus-girls sont bien loin des chœurs de Byzance; alors, on méprise la danse, même si on l'adore.

Au déclin, la forme seule demeure, elle tente encore, mais vainement, de divertir; pourvue du seul aspect, elle ne convainc plus. La cristallisation est accomplie, la danse meurt avec sa civilisation.

Par cette filiation de la danse au cosmos, on comprend pourquoi il appartient aux êtres sensibles, aux artistes d'en pressentir la voie, et aux initiés de la déterminer.

Aujourd'hui on s'agite pour reconstruire le monde. L'instrument de sauvetage est l'instinct. Cet instinct si longtemps emprisonné, une partie de notre effort consiste maintenant à le déterrer.

Heureusement, il y a les besoins vitaux, forces irrésistibles; il y a l'espoir et puis, il y a la science qui ne doit pas s'isoler mais présider comme autrefois au culte et à la magie. Il faut que tout s'organise pour la libération, pour retrouver le vertige, l'amour.


Extrait d'une conférence de Françoise Sullivan prononcée à Montréal le 16 février 1948

Lire aussi : Essence de la danse (1), La Danse de Shiva